AUJOURD'HUI ET DEMAIN
Formation à la relation d'aide.
Nouvelle session à partir des 7 et 8 mars 2015.

L’Institut de Formation à la Psychologie de la Motivation (IFPM) renouvelle sa formation à la Relation d’Aide, encouragée par le succès rencontré lors du cycle précédent. En effet les personnes l’ayant suivie ont apprécié sa qualité et son originalité.

L’aidant est considéré aujourd’hui comme celui qui favorise le développement de l’estime de soi, qui permet la mise à jour des capacités et des valeurs de chacun. Il aide l’autre à résoudre ses propres conflits ainsi que ses différents relationnels ; il peut également favoriser l’émergence de projets personnels.

L’originalité de cette formation est qu’elle se base sur la connaissance de soi, apportant à la personne un éclairage sur son fonctionnement psychique et émotionnel ; elle lui permet ainsi de mettre à jour et d’élucider ses propres difficultés.

Une telle formation, dont vous trouverez l’annonce ci-jointe, est destinée aux personnes ayant des activités dans tous les domaines relationnels et à celles qui souhaitent améliorer leurs relations avec leur entourage.

 

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ECLAIRAGES
Une brève histoire de tout.
Un livre de Ken Wilber

Par Alain BAVELIER

Voici un livre puissant et original qui, sans être récent, reste très actuel. Son titre, qui fait allusion à celui de Hawking, Une brève histoire du temps, affiche une grande ambition : il propose un nouveau paradigme pour mieux comprendre ce qu’est l'évolution et d’où vient la force qui l’anime. Un projet particulièrement bien venu à notre époque de mutation vertigineuse. Le « tout » mentionné par le titre recouvre à la fois l’aspect inépuisable de la réalité et le sentiment profond que ses éléments innombrables composent finalement un Tout unique et cohérent. Il rappelle que l’évolution est une transformation simultanée de tout ce qui existe, y compris des êtres humains qui s’y trouvent impliqués. Diel disait déjà que la Motivation contribuait à faire de nous des « mutants » ; la pensée de Wilber précise cette perspective et lui donne une nouvelle ampleur.


L’auteur, pratiquement inconnu du public français, est né en 1949 dans l’Oklahoma et vit en Californie. Ken Wilber est avant tout un intellectuel Américain typique par son pragmatisme et sa capacité d’engagement, par l’originalité de ses vues et la vigueur d’un langage imagé et direct, à la fois prophétique et « communiquant ». Après un doctorat de biologie et de chimie, il s'est tourné vers l'étude du monde intérieur à travers la psychologie, la philosophie classique et le bouddhisme. Son premier livre, le Spectre de la conscience, a été publié en 1977, suivi de nombreux autres, notamment les Trois yeux de la connaissance : la quête du nouveau paradigme (science, psychologie, spiritualité), ouvrage dont la Brève histoire de tout est la version grand public. Son œuvre compte à ce jour 27 titres dont 5 ont été traduits en français.


Ken Wilber a commencé par adhérer à la « psychologie transpersonnelle », courant qu'il considère comme « l'un des premiers à avoir pris au sérieux la spiritualité ». Il rompt avec lui en 1983 pour se démarquer clairement de ce qu'il appelle l'Eco et l'Ego, ces dérives simplistes du New Age qui font de l'écologie une nouvelle religion, et d'expériences personnelles plus ou moins limitées le fondement de dogmes à prétention universelle. Il qualifie aujourd’hui d’intégral l’enseignement qu’il propose, car il vise effectivement à intégrer dans un cadre rationnel les apports de l’écologie et d’autres courants d’idées contemporains avec les acquis d’une « philosophie éternelle » comprenant aussi bien les spiritualités de l’Orient (bouddhisme, taoïsme, hindouisme, soufisme...) que celles de l’Occident : la Grèce antique, avec les présocratiques, Platon et Plotin ; l'Europe moderne, avec Spinoza, Kant, Locke, Fichte, Hegel et Schelling ; la philosophie contemporaine avec Nietzsche, William James, Bergson, Heidegger, Foucault entre autres.


Une brève histoire de tout est un livre de vulgarisation, traduit et adapté par une psychologue canadienne, Marie-Andrée Dionne. Il serait difficile de résumer tous les aspects intéressants d’un ouvrage aussi foisonnant, et encore plus vain de vouloir en décrire exactement la structure conceptuelle, elle-même en évolution, pensée dans une autre langue et reformulée par la traductrice. J’essaierai seulement de dire en quoi ce livre m’a touché, et ce qu’il me parait susceptible d’apporter à tous.

1/ La vision de Ken Wilber paraitra familière à ceux qui connaissent Diel. Il a peut-être lu ses œuvres, car la Brève histoire de tout comme la traduction anglaise de la Psychologie de la Motivation ont été publiées toutes deux chez Shambhala. L’auteur voit en effet dans l’évolution la « manifestation de l'esprit en action » : la réalisation d’une pulsion intuitive, superconsciente, qui pousse constamment l’homme à chercher une satisfaction plus forte ; une pulsion analogue au désir évolutif ou désir essentiel, de nature surconsciente, dont parle Diel. Elle est le foyer intime de la psyché humaine où s’élaborent les valeurs qui dictent à chacun son comportement. Ce monde intérieur dans lequel chacun perçoit intuitivement les sentiments qui le motivent, représente pour Ken Wilber le plus important des quatre grands domaines (des quatre quadrants) où la pulsion évolutive se déploie, car c’est là qu’elle prend sa source : il est celui de « l’individu senti de l’intérieur ». Le deuxième quadrant, situé au même niveau que le premier, correspond à « l’individu décrit de l’extérieur », cette fois de manière objective, non plus imagée mais conceptuelle. Ces deux quadrants recouvrent sensiblement le terrain exploré et minutieusement cartographié par Diel à l’aide de sa méthode introspective.

2/ A ces deux quadrants relatifs à l’individu, Wilber en ajoute deux autres de nature collective représentant le milieu social dans lequel prend place toute existence individuelle. Au dessous du 1er quadrant, celui de « l’individu senti de l’intérieur », il met celui de la « culture » (art, littérature, philosophie, religion, traditions et coutumes...), lieu obligatoire de transmission et d’enrichissement des innombrables expériences individuelles. A côté de ce 3ème quadrant il situe celui de la « civilisation », de la société décrite et organisée de l’extérieur, avec ses institutions, ses activités politiques et économiques et leurs disciplines particulières telles que le droit, la sociologie, l’histoire, l’information, la communication : bref, l’ensemble du cadre social qui conditionne la vie quotidienne.

Ici la différence d’optique avec Paul Diel est capitale. Elle est due à l’histoire personnelle de celui-ci, marqué dès son enfance par la solitude et par la révolte contre les conventions. Elle est aussi imputable aux vicissitudes de l’Histoire, qui contribuèrent à développer chez lui une prédilection quasi-exclusive pour le domaine de l’esprit. Né à Vienne en 1893, Diel aura passé la première partie de sa vie dans le foyer le plus brillant et le plus novateur de la culture européenne de l’époque, avant de se trouver plongé, brutalement et pour le reste de sa vie, dans un climat d’oppression et de violence, marqué par deux guerres mondiales et trente années de guerre froide : un monde où l’affrontement des idéologies ne laissait finalement d’autre issue aux hommes de bonne volonté que de rentrer en eux-mêmes pour y chercher un point stable. En apprenant à le faire, Diel a formé autour de lui un groupe qu’il a durablement attaché à sa pensée. Mais aujourd’hui le monde a changé. La mondialisation est là. L’harmonisation des idées, des aspirations et des intérêts, est devenue l’enjeu évolutif de notre époque. C’est, en un sens, une chance extraordinaire que, pour la première fois peut-être dans le cours de l’Histoire, les hommes ne soient plus condamnés à se battre mais à s’entendre, et que le besoin impérieux d’unité donne aujourd’hui un contrepoids aux dualités et aux rivalités inévitables de l’existence.

3/ Ces « quadrants » ne sont que des concepts généraux aux frontières imprécises. Mais chacun d’eux est obligatoirement présent dans toute évolution et aucun ne peut se passer durablement des autres . Ils ont été longtemps plus ou moins confondus. Le monde intérieur des individus s’est trouvé dès l’origine soumis à l’influence d’autorités extérieures mi-réelles mi-imaginaires : les rois et les dieux. De son côté, la connaissance du monde extérieur de la Nature et de la Société est restée longtemps tributaire de toutes sortes d’interprétations mythiques, de dogmes, de rites et de traditions. La différenciation de ces quatre grands domaines s’est opérée en Europe grâce aux Lumières, entre la Renaissance et la première moitié du XIXème siècle. Avec elles, l’humanité est entrée dans l’âge adulte. Elles ont permis le développement de la science : d’une vision objective des effets et des causes qui régissent la nature ambiante aussi bien que la nature humaine. La formulation des lois a entraîné un accroissement spectaculaire des pouvoirs de l’homme et une amélioration sans précédent de ses conditions de vie matérielles et morales : plus de richesse, plus de lucidité, plus de liberté. Un nombre croissant d’individus a pu accéder à une autonomie intérieure plus grande, à une amélioration considérable de leurs conditions de vie, à un sentiment plus vif de leur dignité.

Les Lumières n’ont que trop bien réussi ; leur vision objective a pris une importance disproportionnée par rapport à la perception émotive. On a fini par voir dans la science l’unique moteur du progrès, et dans la vérité scientifique le seul moyen valable de comprendre la réalité et de la transformer. La carte est devenue plus importante que la connaissance du terrain. Dans le monde actuel, ces quatre quadrants se sont trouvés pratiquement ramenés à trois, les « Trois Grands » dit Wilber, l’hypertrophie des deux quadrants objectifs (les quadrants 2 et 4) ayant fini par étouffer le développement des deux autres. Le ressenti individuel et la culture authentique, la confiance en soi et la foi dans la vie, se sont ainsi trouvé réduits à une sorte de résidu indéfinissable et finalement secondaire. Une « pensée unique » hyper-intellectuelle et pseudo-scientifique a conduit au « paradigme de la Terre Plate », à un monde sans âme où règnent la morosité et l’ennui. C’est la tâche de notre époque post-moderne d’essayer de retrouver un équilibre entre ces quatre champs de l’évolution.

4/ C’est chez l’être humain lui-même que se joue en premier lieu l’évolution, avec le passage progressif de l’enfance à l’âge adulte et à la vieillesse. Ken Wilber, après Pia-get, Maslow et d’autres psychologues, distingue dans l’évolution des êtres humains neuf étapes successives : neuf barreaux d’une échelle que chaque homme essaie de gravir peu à peu durant son existence, depuis l’égocentrisme total du fœtus encore confondu avec le milieu maternel, jusqu’à l’élargissement ultime : la conscience lucide d’une union parfaite avec le Tout, voisine de ce « sentiment océanique » dont parlait Romain Rolland et que Freud refusait d’admettre. Chacune de ces étapes suppose pour être franchie une suffisante intégration des étapes précédentes et la volonté de les transcender dans une nouvelle manière de vivre, quitte à payer un prix souvent très lourd pour cette mutation. Ce processus ne peut être que graduel ; il ne va pas sans tâtonnements ni erreurs ni souffrances. Il demande du temps, de la patience, du travail et, toujours, du courage. Les premiers échelons correspondent à la prise de conscience par l’enfant de son propre corps, puis celle de sa volonté personnelle, suivie par son insertion dans le milieu familial, puis dans le milieu social et, par cercles qui vont en s’élargissant, par la découverte de son appartenance à une communauté humaine matérielle et spirituelle : village, nation, planète, univers...

De nos jours, l’homme atteint assez souvent un 6ème échelon, déjà élevé mais enco-re fort éloigné du sommet. Grâce à l’introspection (qui, à ce niveau, constitue pour Wilber un outil privilégié), il parvient à un point où il prend lucidement conscience du mon-de où il vit et de la personne qu’il est : de la réalité existentielle, et de son inévitable finitude. Il a trouvé une certaine sagesse mais aussi une nouvelle forme d’insatisfaction : le voici entré dans le « cercle sacré de l’infinie tristesse », dans « l'amertume supérieure des lucides ». Laissons ici la parole à Wilber : « Cette préoccupation du sens et de son insidieuse absence constitue peut-être l'aspect central du point-charnière 6 et de la thé-rapie existentielle... [L’homme] a tout pour être heureux, mais il ne l'est pas. Il a goûté tout ce que le domaine personnel pouvait offrir et ça ne suffit pas. Les attraits du monde ont commencé à devenir plats. Dorénavant plus aucune expérience n'a bon goût. Dorénavant rien ne satisfait. Dorénavant rien ne vaut la peine d'être poursuivi. Pas parce qu'on n'a pas réussi à obtenir ces récompenses mais précisément parce qu'on les a atteintes royalement, qu'on a goûté à tout, et que tout ça s'est avéré insuffisant.... C'est une âme pour laquelle le personnel est tombé complètement à plat. C'est en d'autres termes une âme au bord du transpersonnel ».

5/ Cette âme est mûre pour gravir l’échelon supérieur, mais quel est celui-ci ? Le terme transpersonnel montre qu’il ne s’agit plus d’un progrès linéaire dans le développement de la personne mais d’une rupture : d’un saut qualitatif dans un autre domaine. Il s’agit, selon les critères évolutifs de Wilber, à la fois d’un nouveau détachement de l’égocentrisme et d’un nouvel approfondissement dans la prise de conscience de soi-même. Wilber emploie ici un terme déjà central chez Diel : celui de mystère. Le mot vient, comme on sait, du grec muô : se taire, car le silence est seul convenable face au sentiment du mystère. Mais le silence ne suffit pas : le sens profond de la vie humaine est de garder en soi-même ce sentiment du mystère et de le cultiver. Ken Wilber va in-diquer les étapes possibles de cette ascension ultérieure, étapes dont chacun connaît déjà plus ou moins les prémices.

Une brève incidente est ici nécessaire. Parler de mystère, et plus encore de « mysticisme », ne manque pas d’impressionner, et en premier lieu de s’impressionner soi-même. Or le domaine spirituel proprement dit n’a rien de « surnaturel ». On peut se croire dans un autre monde : en fait, on est toujours dans le même ; en portant sur lui un autre regard, on en découvre un autre aspect. L’impression d’être transporté dans un autre monde procure une immense satisfaction : on peut croire à un prodige céleste ou se prendre soi-même pour un prodige. Ce jeu imaginatif est difficilement évitable mais il est dangereux (in-ludere : illusoire) parce qu’il conduit à la déception et à la désorientation.

Dans l’évolution transpersonnelle, Ken Wilber distingue trois étapes : le mysticisme de la nature, le mysticisme du divin et celui de la non-dualité. Le mysticisme de la nature (qu’il qualifie de psychique) est le plus accessible. L’amour de la nature est déjà présent dans nombre d’activités courantes : soigner un animal, cultiver un jardin, admirer un paysage ; autant de retours à un univers simple et apaisant, facilement perdu de vue au milieu des tâches quotidiennes. Au delà, il y a la rencontre avec l’immensité de la nature : océan, haute montagne, désert, ciel étoilé ; rencontres qui peuvent laisser des impressions inoubliables et décider parfois d’une vocation. Cependant le véritable critère du transpersonnel ne réside pas dans la contemplation d’un objet mais dans la transformation de la personne : le désert n’est plus devant moi ; il est entré en moi, il m’a changé, je ne serai plus jamais le même. Il en va de même dans certaines rencontres privilégiées avec l’autre : amitié ou amour. Et aussi, comme le relève très finement Ken Wilber, de la rencontre avec son propre corps dans des exercices où l’apprentissage du geste parfait libère parfois une inspiration qui surpasse toute technique, qu’il s’agisse du tir à l’arc , de la danse classique, du patinage artistique, de l’équitation, ou même du golf. Elle crée une sorte d’ « état de grâce » où l’être humain, visité par un une force inconnue, transcende son état ordinaire.

L’échelon suivant, le mysticisme du divin (qualifié de subtil), ne concerne plus la nature extérieure mais le tréfonds de la nature humaine : la découverte du « divin en nous », de cette part de nous-mêmes qui aspire à la satisfaction parfaite, aidé en cela par un ensemble de représentations symboliques, de récits et de rites de nature religieuse appartenant au domaine immense de la culture. Là encore, l’important est dans la trans-formation du moi et non dans l’accumulation de références extérieures . Ken Wilber en traite principalement dans ses chapitres sur la « philosophie éternelle » et la « non-dualité ». Dans celui sur le mysticisme du divin, il note que, malgré les apparences, les archétypes jungiens concernent plutôt l’exploration de couches primitives du psychisme que la découverte de ce nouveau stade évolutif.

6/ Le mysticisme de la non-dualité (qualifié d’essentiel) marque cette fois une coupure radicale. Le mysticisme du divin, quelle que soit la confession religieuse en cause, possédait encore de solides appuis extérieurs : l’image plus ou moins explicite d’une personne divine, la référence à une doctrine, le soutien d’une église. Dans la forme la plus épurée du bouddhisme censée être une religion sans Dieu, on trouve encore ces trois éléments : Bouddha (l’homme divinisé), Dharma (la loi) et Sangha (la commu-nauté des fidèles), les « trois joyaux » du bouddhisme ; les « trois refuges » du croyant. Dans la non-dualité, l’esprit humain n’en a plus besoin : il a trouvé en lui-même son appui ultime. Il a atteint le nirvana, un état intérieur de sérénité parfaite, qui met fin au samsara, le cycle perpétuel des morts et des renaissances. L’évolution personnelle trou-ve ainsi son terme, et la vie humaine son sens.

Nous sommes arrivés au point le plus important de cet ouvrage, peut-être même à l’axe essentiel de toute la dynamique évolutive. Avant d’exposer les explications qu’en donne le bouddhisme, Ken Wilber rappelle que l’idée de Non-Dualité n’est ni orientale ni occidentale : elle est un constat que tout homme peut faire, même si elle représente chez nous un courant devenu assez latéral. Le mot non-dualité est la transcription du terme sanscrit advaïta, formé de dvaïta : « dualité » (de dva : deux) et du préfixe a- privatif. La Non-Dualité représente l’espoir que le monde où nous vivons et la personne que nous sommes ne sont pas irrémédiablement contradictoires, et que le désir de réunification harmonieuse qui est celui de tous les hommes de bonne volonté, n’est pas vain. Sans lui, la vie serait absurde : sourde à la demande la plus fondamentale de la nature humaine. Cette espérance est fragile et la réalité la met souvent à mal. La réalité extérieure est toujours un peu moins simple que nous l’imaginions, et nous-mêmes sommes passablement compliqués. Ces obstacles nous obligent sans cesse à réviser notre comportement et nous apprennent à mieux vivre. Pour faire cet effort d’adaptation, nous avons besoin de confiance : d’avoir foi dans le monde et en nous-mêmes ; de croire que le monde est régi par un ordre, dont les règles ne sont pas si difficiles à comprendre puis que nous les retrouvons en nous-mêmes ; chaque être particulier étant le fragment d’un Tout unique : un microcosme dans un macrocosme, ayant tous les deux la même structure.

Ce sentiment métaphysique est apparu dans l’humanité dès les origines et il est devenu toujours plus conscient au cours de l’évolution. Il est resté une évidence en Orient avec la notion de non-dualité c’est-à-dire d’unité. Les Hindous parlent de l’identité entre l’âme individuelle (Atman) et l’âme du monde (Brahman), et les Chinois ont toujours pensé que le Ciel dominait la Terre. En Occident cette puissance unique, suprême et mystérieuse, a inspiré de très grands esprits notamment Plotin, Maître Ec-kart, Spinoza ou Nietzsche. Mais sa représentation a revêtu peu à peu la forme d’une personne humaine : avec l’alliance entre Yahveh et le peuple élu ; avec la découverte en Grèce de l’existence en chaque homme d’une Raison qui le rend autonome ; avec l’apparition du christianisme qui, en actualisant l’espérance messianique, a fait de l’Homme-Dieu le modèle parfait proposé à l’humanité entière. Immense ambition. Immenses réussites. Mais aussi immenses déceptions...

7/ Que faire ? Peut-être faudrait-il commencer par revenir à l’aspect logique du problème. On sait qu’Aristote a posé le principe du tiers exclu : « Ou bien une proposition est vraie, ou bien elle est fausse : il n’y a pas de moyen terme ». Ce principe s’est imposé dans le domaine de la science, dont il a permis le développement. Mais est-il adapté à la vie quotidienne, aux rapports sociaux, familiaux, conjugaux, à l’éducation des enfants, au domaine moral ? En faisant du tiers-exclu une vérité scientifique à portée générale, les Lumières n’ont-elles pas contribué à légitimer une sorte de dichotomie : à faire de l’opposition de l’expression immédiate de la volonté individuelle un principe fort, et de la recherche du juste milieu le tiers qu’il ne faudrait pas exclure un principe assez faible : une bonne intention louable mais un peu dérisoire. Plus réalistes, les bouddhistes ajoutent à la logique du dilemme deux autres modalités : le « et...et...» (Le pour et le contre sont également admissibles) et le « ni...ni..» (Aucun ne va ; il faut poser le problème autrement). Pourquoi aurait-on honte de pratiquer avec bonne conscience ce tétralemme auquel chacun recourt en fait constamment ?

L’échelon ultime de la non-dualité serait l’acceptation lucide et complète des conditions de la vie, extérieures et intérieures. La voie qui y conduit l’éveil pour les bouddhistes, l’évolution pour Ken Wilber serait de sentir que chaque être humain, fragment du Tout, porte en lui-même ce Tout avec lequel il est en relation vitale : qui l’influence mais qu’il influence tout autant. L’être humain est pour Ken Wilber un holon (holos signifie « tout » en grec) : un tout en soi en symbiose avec le Tout. C’est ce pro-cessus d’évolution mutuelle qu’il a entrepris d’analyser dans cette brève Histoire de tout, un livre dont il est impossible de montrer ici toute la richesse. Paul Diel disait déjà : « La vie est dualité. Il dépend de vous qu’elle soit un duo ou un duel. » La référence à la non-dualité ajoute à ce conseil de bon sens un arrière-plan métaphysique et religieux qui lui donne sa dimension véritable.



Un mot encore. La perspective ainsi tracée par Ken Wilber est émouvante parce qu’elle ajoute au constat du mystère sur lequel la Raison vient buter, la perspective d’un chemin possible vers une issue nouvelle. Le symbole permet de suggérer par l’image d’êtres ou d’objets des sentiments que la raison ne peut fixer. Aussi importante pour la connaissance est l’image structurante schéma sommaire ou paradigme élaboré qui aide à saisir un ensemble, à comprendre un fonctionnement, à tracer un itinéraire. En cela, ce livre apporte une lumière supplémentaire.

Une dernière remarque. On sait que, pour le bouddhisme, le moi est une illusion, et nos pensées le reflet de courants impersonnels dont nous sommes les relais. Il se trouve que le Dr Karl Pribram, chercheur en neurosciences à l’université de Stanford, a développé en 1969 un modèle holonomique du cerveau à partir de la découverte de l’hologramme et celle des microchamps cérébraux d’Eccles. En 1971, cette théorie a été confortée par le Dr David Bohm, physicien connu pour sa participation au projet atomique Manhattan et ses recherches théoriques en physique quantique et aussi pour son indépendance d’esprit et ses nombreux entretiens avec Krishnamurti. Bohm a proposé une vision holographique du monde des particules. Pribram a ajouté que « la vraie réalité se trouve dans l’énergie que détecte nos sens et non dans les objets que nous appelons réels ». Je ne sais pas où en sont ces travaux que je n’ai ai du reste aucune qualité pour juger. Mais je suis sensible à l’élégance d’une vision qui ferait de l’unité postulée par la non-dualité, non pas la révélation ultime d’un « mystère » mais seulement une meilleure résonance de l’être humain à la musique de l’univers.

Mieux vaudrait peut être en parler en termes de ressenti. Un poète, Vladimir Soloviev, a très bien traduit ce qu’est la Non-dualité :

Chère enfant, ne vois-tu pas
Que tout ce que nous voyons
N’est qu’un reflet, n’est qu’une ombre,
De ce qui est invisible à nos yeux ?

Chère enfant, n’entends-tu pas
Que le fracas de la vie quotidienne
N’est que l’écho déformé
Des harmonies triomphantes ?

Chère enfant, ne sens-tu pas
Que seul importe sur terre
Ce qu’un cœur dit à un cœur
Dans un message silencieux ?

Alain BAVELIER

 

1- L’évolution, qu’elle soit  personnelle ou collective, procède à la manière de la vie. Le mot agir vient du latin agere : mener une troupe (agmen) ou un troupeau. Le berger conduit un troupeau, sur lequel il doit veiller : être attentif à sa bonne marche, l’accompagner pour rappeler et stimuler les traînards, parfois même le quitter pour rechercher les bêtes égarées. Il doit s’occuper du particulier comme du collectif.

2- Siddhârta, surnom donné à Bouddha, signifie : le but est atteint.

3- L’érudition est souvent confondue avec la culture. L’étymologie rappelle pourtant qu’elle ne peut être qu’un simple dégrossissage (ex-rudis), un premier affinement de la rudesse primitive.

4- St Jean Chrysostome : « Dieu est devenu homme pour que l’homme devienne Dieu »

5- Wikipédia : v. « Karl Pribram », « David Bohm », ainsi que « Théorie de Broglie-Bohm ».

 

"Une brève histoire de tout". aux éditions de Mortagne, Ottawa 1997

"A brief history of everything". Shamghala Publication Inc. Boston 1996